« A chaque fois, les journalistes usent du terme « affaire », qui évoque autant un dossier judiciaire que le commerce qui s’ensuit : « Les affaires sont les affaires . » A cette légèreté lexicale s’ajoutent souvent une impéritie professionnelle et une défection déontologique, comme si le frémissement des ventes devait tout balayer, comme si l’effet de meute valait conclave, comme si le journaliste ne tenait plus qu’à un fil conducteur en forme de Zola dévoyé : j’accuse donc je suis ! »
Antoine Perraud - La Barbarie Journalistique
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“Many a good newspaper story has been ruined by over verification” James G. Bennett
Le but de ce blog est de reconstituer, à partir des coupures de presse qui ont relaté les différents épisodes de l’affaire Terrasson, les éléments qui ont participé au lancement par le journal Sud-Ouest d’un procès médiatique, avec pour corollaire une mise à mort symbolique [condamnation flétrissante qui n'est pas sans évoquer la pratique, chez les florentins du quattrocento, de l'executio in effigie, qui consistait à placarder sur les murs de la ville les représentations grandeur nature des criminels désignés à la vindicte populaire] dirigé contre des « notables » bordelais, et ce, naturellement, avant même que la justice ait été rendue. Comme pour les affaires d’Outreau ou Allègre, les médias se sont de nouveau emparés du contenu partial d’un dossier d’instruction qu’ils ont livré en pâture à l’opinion publique sans attendre que les éléments recueillis par la police dans le cadre de l’information judiciaire ne viennent confirmer ou infirmer les charges retenues à l’encontre des mis en examen. Une fois de plus, un quotidien régional est pris en flagrant délit de comportement de prédateur à l’encontre de notables considérés jusque-là comme irréprochables. A l’instar de la Dépêche du Midi, Sud Ouest s’est jeté avec un appétit carnassier sur une histoire trop belle pour être vraie impliquant, cette fois, le tombeur de l’ex-président du club de foot des Girondins de Bordeaux, Claude Bez, une diseuse de bonne aventure, un énarque passé par le Lyonnais et une avocate-adjoint au Maire d’Alain Juppé… Pourtant, après les errements médiatiques dont furent victimes MM. Baudis et Bourragué à Toulouse en marge de l’affaire Allègre, cette même presse n’avait-elle pas juré qu’on ne l’y reprendrait plus ?
La double crise que connaissent aujourd’hui l’institution judiciaire et la presse écrite va t’elle continuer à enfanter régulièrement de nouveaux monstres judiciaires ? Les conclusions du rapport de la commission d’enquête parlementaire sur le procès d’Outreau ( création de pôles de l’instruction, enregistrement audiovisuel des gardes à vue) peuvent paraître à cet égard très timides. Seule une véritable réforme de la détention provisoire, trop souvent utilisée par les magistrats comme un moyen d’obtenir des aveux circonstanciés, et du secret de l’instruction peut aujourd’hui mettre un terme à ces graves dysfonctionnements.
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Le Figaro en fait le résumé pour ses lecteurs : « Le drame se noue dans la plus belle artère de la ville, le cours Xavier-Arnozan où les négociants ont englouti les fortunes amassées sur les quais. Jeanine Terrasson, 84 ans, y occupe un appartement de plus de cent mètres carrés.(…). Son patrimoine est coquet : des centaines de milliers d’euros sur des comptes suisses, plusieurs immeubles dans la région, un appartement parisien rue de la Boétie, de nombreux terrains et plus de 100 000 euros en meubles et bijoux. Ses voisins témoignent qu’à l’heure de la maladie, une femme la soutient. Nicole Dumont, la cinquantaine, habite et travaille à deux pas. Cette voyante connaît Jeanine depuis vingt-trois ans. Devant les policiers, une auxiliaire de vie évoque une relation « grand-mère/petite-fille ». Jeanine a deux neveux qu’elle voit peu.
En 2005, devant notaire elle fait de Nicole Dumont sa légataire universelle. Mais elle est également placée sous tutelle au grand soulagement de ses neveux. Le 10 octobre 2005, devant un juge, Jeanine Terrasson évoque Nicole : « Je ne pense pas [qu'elle] soit intéressée par mon argent. (…) Mes neveux n’attendent que ma mort… » Le 8 juin 2006, la justice la place sous un régime plus souple de curatelle renforcée et change le tuteur. Selon un témoin, ce dernier dénonce des difficultés à rencontrer sa protégée et à procéder à l’inventaire et à l’évaluation de ses biens. Le tuteur évincé porte plainte pour vol à l’été 2006. L’affaire est confiée à la division criminelle de la police judiciaire.
Écoutes téléphoniques
Fin novembre 2006, Nicole Dumont est placée sur écoutes. La mesure se prolonge jusqu’au lundi 22 janvier, date de l’interpellation des personnalités.
Au coeur de ces 80 pages : Nicole Dumont et François-Xavier Bordeaux, Jean-François Léréthé et Martine Moulin-Boudard apparaissent beaucoup moins. Jeanine intervient à l’occasion. Le 5 janvier 2007, la voyante demande à son amie si elle souhaite léguer son héritage à ses neveux. Réponse : « Ah, non, non, non ! » Les enquêteurs découvrent que des meubles sont vendus à des antiquaires, qu’un box est loué sous un nom d’emprunt pour y entreposer d’autres objets. Des meubles et tableaux seront retrouvés chez les notables. Des voyages en Suisse - au moins deux - sont réalisés par Nicole Dumont aidée par François-Xavier Bordeaux et, à une reprise semble-t-il, par Jean-François Lhérété, pour en rapporter un minimum de 60 000 euros.
Les mis en examen n’ont reconnu les voyages en Suisse qu’une fois confrontés aux éléments réunis par les policiers. Les écoutes restent ambiguës. « As-tu bien terrassonné ? » lance un jour une amie à Nicole Dumont. « Elle n’est pas pressée [de mourir] », déclare Bordeaux fin 2006. Le même un peu plus tard : « Dès que tu n’es plus là, elle [Jeanine] déconne. Elle parle aux neveux, elle dit qu’elle ne veut plus vendre [des biens lui appartenant. » Pour le conseil de François-Xavier Bordeaux, Me Thomas de Beaumont, la concertation relève « du fantasme », et rien n’a été retrouvé chez son client qui ne s’est pas enrichi. L’avocat de Nicole Dumont, Me Fabrice Delavoye, souligne que l’octogénaire « a été aidée » par sa cliente et que celle-ci engageait des frais. Les retraits en Suisse, les meubles vendus servaient-ils à régler tout cela ? L’enquête doit se poursuivre en Suisse pour établir le montant exact des retraits des comptes et, en France, pour retrouver les biens disparus. »
A partir de là deux thèses s’opposent : celle de l’acte crapuleux commis par des notables cherchant à s’approprier de façon concertée le patrimoine d’une riche octogénaire ou bien une action légitime de protection d’une personne âgée placée sous tutelle à la demande de neveux qu’elle a perdu de vue depuis plus de 30 ans, volée par des proches et que son tuteur souhaite placer en maison de retraite contre sa volonté.
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Le 26 janvier 2007 Jean-François Lhérété, Martine Moulin-Boudard et François-Xavier Bordeaux ainsi que la voyante Nicole Dumont sont mis en examen pour “vols et abus de faiblesse en réunion avec circonstances aggravantes sur une personne particulièrement vulnérable”, ou “complicités de vols et abus de faiblesse”, “abus de confiance au préjudice d’une personne particulièrement vulnérable”, et “association de malfaiteurs”.Le procureur de la République, Bertrand de Loze de Plaisance, requiert la mise en détention de la voyante et des trois notables, selon Sud-Ouest : « il a certes «déploré la publicité hâtive donnée à cette affaire», puis a «rappelé qu’il est prématuré d’émettre un avis sur la culpabilité éventuelle des personnes mises en cause», mais quand même étalé sur la table les premiers éléments de l’enquête, après perquisitions et gardes à vue : «Au vu des résultats obtenus qui confirment et élargissent les suspicions, il apparaît qu’à la faveur d’une détérioration caractérisée de l’état de santé de madame Terrasson, son important patrimoine a été l’objet d’opérations concertées tendant à son appropriation par des tiers.» François-Xavier Bordeaux et Nicole Dumont sont aussitôt placés en détention provisoire.
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Jeanine Terrasson est une vieille dame de 85 ans dont la vie est entourée de nombreux mystères. Elle vit dans le quartier des Chartrons et souffre de la maladie d’Alzheimer. Les deux personnes qui la connaissent le mieux sont encore Nicole Dumont, sa confidente, et Jean-Marie Trassy, son ancien associé. Au moment où l’affaire Terrasson va être jetée dans le « chaudron » médiatique, les journalistes en mal d’informations sur la biographie de la vieille dame se précipitent chez ce dernier pour tenter de reconstituer sa vie tumultueuse et secrète, et par-dessus tout, connaître l’origine de sa « fortune colossale » (d’après la pigiste de 20 minutes (25/01/07) qui a consulté le classement du magazine Forbes avant d’écrire son papier… selon des sources tout aussi sûres, Bill Gates lui aurait même emprunté des sous en 1997 pour faire construire sa villa high tech de Seattle).
Le journaliste de la Charente Libre qui s’intéresse lui aussi à l’affaire Terrasson rapporte, dans un article publié le 10/03/2007, ce que le poissonier-brocanteur Trassy a cru bon de lui révéler sur la vieille dame : « Après mes premières déclarations, on a dit n’importe quoi sur moi, et sur elle: le magistrat instructeur m’a conseillé de me taire», lâche un des plus proches confidents de la dame.
Sous couvert d’anonymat, il accepte cependant d’évoquer encore celle dont il est l’ami depuis plus de trente ans. Après avoir débuté dans la vie comme infirmière à l’hôpital Pellegrin de Bordeaux, la jeune femme doit quitter son métier après une série d’irradiations accidentelles en 1952-1953. Cette amoureuse du beau embrasse alors la profession de courtier en art. Si à Bordeaux, le nom de Jeannine Terrasson évoquait peu de choses, «à Paris, elle était très connue des commissaires-priseurs et des antiquaires. Dans les années 50, des gens aux fortunes plus ou moins licites achetaient des meubles à tour de bras pour bien paraître. Mais ils n’y connaissaient rien: ce fut l’âge d’or des courtiers en art!». Jeannine excelle: «Elle avait une grande connaissance de l’histoire de l’art et le don de reconnaître l’objet intéressant. Chez elle, je me souviens d’un parapluie, il avait une tête en ivoire très caractéristique: c’était le parapluie de Voltaire, visible sur des portraits du philosophe!».
Jeannine Terrasson acquiert alors quantités d’objets délaissés à l’époque, qui feront sa fortune. «Dans les années 50-60, les meubles Louis XVI, la porcelaine n’intéressaient pas les acheteurs. Un Gallé (verrier époque 1900, Art Nouveau), ça valait 3 francs six sous ; aujourd’hui, ça vaut de l’or!» Cette amatrice éclairée se choisit pour modèle une autre femme d’exception, la Pompadour: «Elle admirait la femme des Arts qui a fait connaître Boucher, Watteau, les grands peintres de l’époque et popularisé la porcelaine».
Jeannine se sent proche d’elle pour deux autres raisons: «Elle est légitimiste, royaliste si vous préférez». Et la Pompadour s’appelait Poisson, de son nom de jeune fille; or Jeannine Terrasson, férue d’astrologie, est justement du signe du Poisson. »
Et le plumitif libre-charentais de conclure : « Cette passion pour l’astrologie l’amènera à croiser, peut-être dès les années 70, une autre spécialiste des astres, voyante de surcroît, Nicole Dumont. Pour son malheur. »
Beaucoup plus romancée, la version de Florence Mothe * dans la Gazette du Pays du 22 février pimente encore le portrait de la collectionneuse d’arts en y raccrochant une activité d’agent infiltré auprès des Allemands dans le Bordeaux de l’Occupation pour le compte des réseaux de la Résistance. « Des questions de plus en plus nombreuses commencent à se poser sur l’itinéraire personnel de Mme Terrasson ; C’est ainsi par exemple que l’on a pu apprendre qu’elle était brouillée avec sa sœur depuis…1940. Les raisons de cette brouille étaient, en effet, très valables. Mme Terrasson affirme qu’elle a fait de la Résistance et qu’elle a eu pour mission, tant qu’elle a résidé à Bordeaux, d’infiltrer les troupes allemandes qui occupaient la ville. C’est ainsi qu’elle aurait été amenée à entrer dans l’intimité de plusieurs officiers pour leurs tirer des renseignements, n’hésitant pas à s’afficher à leur bras dans les rues de la ville. Qui dit Résistance dit secret, Mme Terrasson aurait négligé d’indiquer à sa sœur quelle était sa mission et celle-ci, la voyant se promener au bras d’un bel officier, se serait méprise et une brouille définitive s’en serait suivie.Nous avons cherché à vérifier l’appartenance de Mme Terrasson aux principaux réseaux répertoriés à Bordeaux et n’avons pas trouvé sa trace. Les évènements dont il est fait mention s’étant déroulés selon nos sources entre 1941 et 1942, on peut imaginer que ces réseaux aient été détruits durant les grandes arrestations consécutives l’Affaire Grandclément et que les documents aient disparu. Ce sont, sans doute, ces évènements spécialement dans les maquis du Vercors qui nargua l’occupant jusqu’en juillet 1944. Le Vercors avait été transformé en enclave avec approbation du Général de Gaulle en 1942. Cette stratégie de camp retranché ” une fausse bonne idée ” selon Henri Amouroux, se terminera en massacre, car le Vercors accueillit au moment du débarquement près de quatre mille combattants. Qui furent impitoyablement réduits par l’assaut déclenché par le Général Karl Pflaum et trois bataillons venus du Front de l’Est, le 21 juillet 1944. Mme Terrasson aurait exercé sa profession d’infirmière dans ces lieux et dans ces circonstances, échappant miraculeusement à la mort, ce qui lui aurait permis de rejoindre, toujours en tant qu’infirmière l’armée du Général Leclerc, jusqu’à sa percée en Allemagne.
Ce n’est que postérieurement à ces évènements dramatiques que Mme Terrasson se serait intéressée aux objets d’art, puisant dans cette activité des revenus suffisants pour constituer la belle collection qui est l’objet de l’Affaire des Notables.Selon certaines sources, ses revenus ne serait pas entièrement en provenance de ces activités artistiques, mais auraient été confortés par des activités de passeuse de devises à la frontière suisse. Exacte ou inventée, cette précision apportée par plusieurs témoins éclaire d’un jour nouveau la personnalité de la vieille dame. Sa vie aventureuse ou héroïque explique, en tout cas, l’aversion qu’elle portait à sa famille d’origine, et, partant, probablement à ses neveux.”
* Florence Mothe, ancienne critique musicale au journal Sud-Ouest, est aussi romancière, botaniste et présente, en sa chartreuse de Mongenan, une remarquable collection de faïences de Samadet.
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En avril 2005, Nicole Dumont devient la légataire de Jeanine Terrasson qu’elle connaît depuis de très nombreuses années et dont elle est devenue très proche. L’auxiliaire de vie de la vieille dame, interrogée par Le Figaro, évoque des relations « grand-mère/petite fille ». En octobre 2005, les neveux de l’octogénaire réagissent et obtiennent qu’elle soit mise sous tutelle. Le Monde 03/02/2007 : « A l’automne 2005, FXB s’emploie avec Me Moulin-Boudard à faire lever la tutelle de Mme Terrasson. Ils y parviennent : en juin 2006, elle passe sous le régime, moins contraignant, de la curatelle renforcée. Exit Christophe Raillon, le tuteur désigné par la justice en octobre 2005. Celui-ci a des doutes, et porte plainte en juillet pour vol, avec constitution de partie civile. »
Les médias vont s’intéresser à la personnalité de Nicole Dumont : l’attachement dont elle témoigne envers Jeanine Terrasson est-il sincère ou intéressé ? Le 17 février 2007, Sud-Ouest la présente ainsi : « Discrète, effacée, cultivée : beaucoup décrivent ainsi Nicole Dumont. Difficile de cerner le personnage. Nicole Dumont, 52 ans, cartomancienne, est de toute évidence une femme discrète, voire effacée. Ceux qui la connaissent ou l’ont simplement « consultée » la décrivent ainsi. Et beaucoup ajoutent : « Gentille, douce, cultivée, s’exprimant bien, très attentive. » Quelques-uns de ces témoins ont pignon sur rue - antiquaires, par exemple. Mais la plupart sont des Bordelais lambda qui, de temps à autre, consultent des voyantes. Autrefois à Caudéran, rue des Orangers, Nicole Dumont avait une bonne clientèle. Maintenant aussi, rue Ferrère. Il n’est pas exclu que des personnalités bordelaises fréquentent son cabinet. En revanche, contrairement aux rumeurs, il ne semble pas que Nicole Dumont soit elle-même une véritable personnalité de la scène locale. À tel point que certains ont l’air presque vexés en avouant tout ignorer d’elle. « Je n’en ai jamais entendu parler », s’étonne par exemple un Bordelais, lui-même en revanche très connu et qui fréquente depuis plus de trente ans les milieux politiques, entre autres. « Moi non plus », ajoute une autre qui de par sa profession, notamment, connaît beaucoup de monde à Bordeaux. »
Et L’Express du 01/02/07 : « Nicole Dumont, une cartomancienne d’une cinquantaine d’années, est bien connue en ville. Plusieurs dizaines de Bordelais aisés prennent volontiers le chemin de son cabinet de la rue Ferrer, à quelques pas du Jardin public. Chaque jour, son portable retentit des multiples appels de ses clients. Certains refusent paraît-il de prendre la moindre décision sans lui en référer! Vive, séduisante, donnée comme particulièrement intuitive et de bon conseil, elle fut, murmure-t-on, la voyante attitrée de «Chaban» lui-même. Une réputation qui n’a pas dû nuire à ses affaires dans le quartier cossu des Chartrons. »
Nicole Dumont est cartomancienne, autant dire que, dans l’esprit des journalistes de Sud-Ouest qui pensent tenir entre leurs mains le scandale de la décennie, c’est la sorcière de l’affaire Terrasson. Dans l’imaginaire collectif, il n’y a pas loin entre les réunions secrètes de notables et les messes noires et autres danses de Sabbat. Si les affaires d’Outreau ou Allègre nous renvoyaient à l’image terrifiante de Gilles de Rais, avec l’affaire Terrasson on est plus proche de la figure de Catherine Deshayes, épouse Monvoisin, sage-femme de profession et accessoirement avorteuse initiée à la magie noire qui vécut au XVIIème siècle. Il se dit à l’époque que dans le jardin de sa maison, rue Beauregard à Paris, elle fit édifier un four pour y brûler 2 000 foetus et nouveau-nés sacrifiés lors de messes noires ; qu’elle fabriquait des aphrodisiaques et, surtout, que nombre de nobles dames venaient lui acheter ces poudres pour se faire aimer… ou ‘ pour éternuer une dernière fois… ‘ De fait, les noms cités lors de son procès figurent au gotha du Paris de l’époque : la duchesse de Bouillon, la duchesse de Vivonne, la comtesse de Soissons, la comtesse de Gramont, la vicomtesse de Polignac, la maréchale de La Ferté. Mais surtout, comble du scandale : Mlle Desoeillets, demoiselle de compagnie de la Montespan, l’ancienne favorite du roi remplacée un temps par Mlle de Fontange, morte dans d’étranges circonstances… Aussitôt, le tribunal fait suspendre les séances publiques et la Voisin est envoyée au bûcher en 1680.
Le même sort attend-il Nicole Dumont ?
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février 21, 2008 · 1 Comment
Enarque, agrégé d’histoire, magistrat à la cour des comptes, ancien directeur du Crédit Lyonnais à Bordeaux, il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont « La France en Recomposition ». Au moment où l’affaire éclate, il travaille sur le dossier de candidature de la Ville de Bordeaux au patrimoine mondial de l’Unesco, ce qui amènera Sud-Ouest à s’interroger sur les répercussions éventuellement néfastes de l’affaire Terrasson sur les chances de la ville. Les policiers de la DIPJ viendront l’interpeller à la Mairie de Bordeaux, le 22 janvier, pour sa mise garde à vue. La chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Bordeaux décide de le placer sous mandat de dépôt le 6 février 2007. Il sera remis en liberté le 15 mai 2007.
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L’Express du 01/02/2007 : « Parmi elles, une personnalité de premier plan: François-Xavier Bordeaux, «FXB» pour les Bordelais. Cet homme de 58 ans, banquier de profession, est connu pour ses prises de position courageuses. Dans les années 1980, il a osé affronter le tout-puissant président du club de football local, les Girondins de Bordeaux, le sulfureux Claude Bez, pourtant soutenu par le maire de l’époque, Jacques Chaban-Delmas. Il lui est resté de ce combat une image de chevalier blanc, une réputation d’honnête homme, récemment confortées par son action en faveur de la mise en place d’une caisse destinée à aider à ceux qui ne peuvent obtenir de crédit. Le maire actuel, Alain Juppé, lui a même confié la création d’une sorte de laboratoire social dans la ville. Les policiers s’intéressent en fait à une autre facette des activités de «FXB». Depuis le printemps 2006, celui-ci ne cesse en effet de s’élever contre le système des tutelles, dont il dénonce le dysfonctionnement. Un nouveau combat qui, dit-il, lui a été inspiré par la détresse de Mme Terrasson, laissée à l’abandon, sans moyens financiers, alors qu’elle dispose de biens importants. A l’entendre, cette situation lui a été signalée par la confidente et amie de la vieille dame, Nicole Dumont. Et c’est ainsi qu’entre en scène un autre personnage de cette histoire: la voyante. »
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Elle est l’avocate de Jeanine Terrasson. Ce n’est pourtant pas cette qualité qui intéresse les médias, qui voient d’abord en elle l’adjointe au Maire d’Alain Juppé. Son rôle principal dans le dossier, et qui lui a attiré l’ire de la justice, est d’avoir obtenu en juin 2006 la levée de la tutelle que Jeanine Terrasson s’était vue imposer à la demande de ses neveux, au profit d’une curatelle renforcée. Un mois plus tard, le tuteur évincé déposait plainte contre X pour “vol et abus de faiblesse”, plainte qui allait mettre en branle la machine judiciaire. Conseillère Municipale de la Ville de Bordeaux depuis 1977, elle est en charge, au moment où l’affaire Terrasson éclate, de la candidature de Bordeaux au classement au patrimoine mondial de l’UNESCO, dossier qui l’accapare depuis plusieurs mois.
Le 29 janvier 2007, alors qu’elle sort profondément choquée et atterrée de 48 heures de garde à vue, plus d’une dizaine d’heures au cours desquelles elle a bataillé avec ses avocats devant le juge des libertés pour échapper à l’infamie d’une mise sous écrou requise par le parquet [Marion Guillot, pour 20 Minutes, ira jusqu'à écrire que : "selon nos informations, Martine Moulin-Boudard aurait évité l'incarcération en s'engageant à démissionner de ses fonctions d'avocate et d'élue." assertion parfaitement inepte reflétant assez fidèlement le niveau des étudiants formés aujourd'hui par les IUT de journalisme], et tandis qu’elle prend peu à peu conscience de la catastrophe qui vient de s’abattre sur elle, Mme Moulin-Boudard renonce à se rendre à la séance du Conseil Municipal qui se tient ce jour là.
Au Palais Rohan, une foule de curieux, ameutés par les articles de Sud-Ouest parus la semaine précédente, se pressent dans les travées de la salle du conseil réservées au public, jouant du coude pour avoir la meilleure place au Barnum.Les médias sont évidemment également au rendez-vous. La déception est donc énorme lorsqu’on constate que le fauteuil de l’élue en charge de la valorisation du patrimoine, à l’extrêmité de la tribune réservée au Maire et à ses adjoints, est vide. Le spectacle annoncé d’une femme agonie d’opprobres par la férocité d’une presse avide de mettre en pièces son honneur et sa réputation, n’aura pas lieu. La populace aura tout de même droit à un interlude récréatif animé par l’élu de service du front national, intitulé « la mairie de Bordeaux annexe de la salle des pas perdus du palais de justice », sur l’air bien connu du « tous pourris » qui est le fonds de commerce depuis plus de soixante dix ans de cette droite xénophobe et anti-républicaine.
Dignement, Alain Juppé, après une suspension de séance au cours de laquelle il s’assure que la démarche de l’élu lepéniste reste isolée, fait la lecture de l’article 11 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme :”Toute personne accusée d’un acte délictueux est présumée innocente jusqu’à ce que sa culpabilité ait été légalement établie au cours d’un procès public où toutes les garanties nécessaires à sa défense lui auront été assurées”.
Enfin, le silence du Barreau de Bordeaux est assourdissant.
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Le journal Sud-Ouest, dans son pilonnage quasi quotidien, s’affranchit du devoir d’informer pour se consacrer à ses réquisitoires, ordonnances et sentences. Le fait divers n’est plus dès lors qu’un clou auquel on accroche ses idées fixes ou ses idées reçues. Dans son édition du mardi 23 janvier 2007, Sud-Ouest révèle les tenants de ce qui devient à ce moment précis l’affaire Terrasson et le placement en garde à vue des notables et de la cartomancienne.
L’article est accompagné d’une illustration intitulée « le dessous des cartes » qui représente un jeu distribuant les cartes entre les quatre prévenus, référence explicite à la cartomancienne Nicole Dumont qui évoque également les reportages de CNN sur l’entourage de Saddam Hussein au moment de l’invasion de l’Irak :Dame de cœur : la voyante Nicole Dumont- Roi de carreau : le haut-fonctionnaire Jean-François Lhérété- Dame de trèfle : l’élue Martine Moulin-Boudard - Roi de pique : le banquier François-Xavier Bordeaux. Au centre se trouve Jeanine Terrasson, 84 ans, victime présumée.
Dans son édition du mardi 23 janvier, le journal Sud-Ouest relègue au second plan la disparition de l’abbé Pierre pour titrer en première page sur une sordide et édifiante affaire de spoliation d’une personne âgée par une cartomancienne assistée de 3 notables indélicats : l’affaire Terrasson est lancée ! Nous sommes le mardi 23 janvier et les personnes interpellées par la police sont encore en garde à vue, leurs avocats n’ont pas eu le temps de prendre connaissance de toutes les pièces de la procédure et surtout elles n’ont pas encore été mises en examen par le juge d’instruction. Mais le procès médiatique lui a bel et bien commencé…
« Les perquisitions effectuées en début de semaine par les policiers de la division criminelle ont prouvé que des objets d’art et des pièces importantes avaient disparu. Certains d’entre eux ont été retrouvés aux domiciles de Nicole Dumont et de Jean-François Lhérété. D’autres étaient stockés dans un local. D’autres encore auraient été écoulés auprès d’antiquaires. Il semble aussi que François-Xavier Bordeaux, Jean-François Lhérété et Nicole Dumont ont effectué plusieurs voyages en Suisse dans le but d’opérer des ponctions» « Une voyante discrète et séductrice » Sud-Ouest.
Nouvelle révélation édifiante de Sud-Ouest, le quatuor ou le quarteron, selon qu’on préfère la musique de chambre au pronunciamento, appartenait à un obscur et conspirationniste ”Cercle du Jardin Public“.
A mi-chemin, dans l’esprit des journalistes du quotidien régional, entre l’ordre du Temple solaire et la loge P2, le cercle du jardin public réunissait les décideurs et éminences grises bordelais pour des séances de magie noire au cours desquelles ils fomentaient dans le plus grand secret la propagation de la peste noire, le rapt d’enfants, l’empoisonnement des puits et la famine du petit peuple. Repoussant à une distance rarement atteinte les limites de ce qu’autorise la déontologie de sa profession, Catherine Darfay, pour Sud-Ouest, désigne à ses lecteurs “l’Homme en Noir” alias Jean-François Lhérété comme le Grand-Maître de cette confrérie secrète.
Aussitôt, Sud-Ouest croit utile de rassurer ses lecteurs : à présent que les principaux dirigeants de ce Cercle ont été arrêtés et mis à la question, la bonne société bordelaise va pouvoir retrouver la sérénité à laquelle légitimement elle aspire, dans l’attente que l’hérésie soit définitivement extirpée de Guyenne. Sud-Ouest du 25.01.07 : « Le Cercle du Jardin public – En révélant cette affaire dans notre édition de mardi, nous avons évoqué comment François-Xavier Bordeaux, Jean-François Lhérété, Martine Moulin-Boudard et même Nicole Dumont fréquentaient le même groupe de réflexion intitulé Cercle du Jardin Public. Une information qui n’a pas manqué de faire fantasmer certains d’inquiéter les autres éminents membres du Cercle, qui n’ont évidemment rien à voir avec cette affaire ».
On notera au passage le « et même Nicole Dumont » qui renforce l’idée selon laquelle Nicole Dumont n’est pas une notable à l’instar des trois autres, dans l’esprit des journalistes, elle occupe une place bien à part, entre la conseillère occulte et l’empoisonneuse. Sud-Ouest fait ici l’aveu que ses informations sont de nature à faire fantasmer ou à inquiéter. C’est à dessein ! Et qui dit fantasme, dit trésor.
Car la chasse à l’homme se double ici d’une chasse au trésor !
On le croyait enfoui dans les ruines de Gisors ou quelque part sous la lande écossaise. Les historiens peuvent interrompre toutes affaires cessantes leurs recherches, Sud-Ouest a retrouvé le trésor des Templiers : « [Les enquêteurs] se sont intéressés à un expert bordelais chez qui le passage d’un meuble de prix avait été signalé. Ils ont surtout découvert un véritable trésor dans une maison du quartier du Jardin public. Il y a deux ans, Nicole Dumont avait transféré chez un couple de ses amis une commode et une valise. La première, protégée par un drap, avait été poussée contre un mur dans un garage; la seconde, entreposée au grenier. Des montres, des colliers de perles, des brillants, des broches, des pierres, des bracelets, des médaillons, des bagues, des boucles d’oreilles… Ces bijoux en grand nombre étaient rangés dans des étuis ou disposés dans des boîtiers, placés dans des écrins ou réunis dans des coffrets. Tout ce qui brille n’est pas d’or. Mais au regard du goût sûr de Jeanine Terrasson en la matière, il est vraisemblable que certaines de ces pièces soient de grande valeur. Comme ce camée en agathe représentant la déesse Athena, qui daterait du Ve siècle ! » Et encore Sud-Ouest, au sujet de l’inventaire des biens auquel il avait été procédé à la demande du tuteur : « De quoi impressionner cependant le commissaire-priseur Jean-Daniel Toledano, chargé de dresser l’inventaire des biens de Mme Terrasson. Il affirmait récemment à la presse : « De toute ma carrière, je n’ai jamais vu de mobilier d’une telle qualité. »
On le voit, tous les ingrédients sont réunis pour que les lecteurs du journal Sud-Ouest puissent se repaître de cette savoureuse histoire de notables corrompus. Sur TV7, l’inénarrable Benoît Lasserre, journaliste du grand quotidien régional, se pourlèche déjà les babines : “Ca fait longtemps que Bordeaux n’avait pas vécu un scandale aussi croustillant (…). Ca fait 10 ans qu’on n’avait pas vu ça, nous la presse ! Faut reconnaître que c’est [génial]…du pain béni…Assumons notre cynisme!” http://www.tv7bordeaux.fr/index.php?id_video=522&id_fiche=495.
Le menu est, en tous les cas, suffisamment appétissant pour inciter les confrères, par l’odeur alléchés, à se joindre au raout.
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