L’affaire Terrasson

L’affaire dans l’affaire: la prodigalité du professeur Laporte

février 21, 2008 · No Comments

Sud-Ouest poursuit ses recherches sur l’origine de la fortune de la vieille dame. Initialement présentée comme l’héritière des Pereire, famille de banquiers qui financèrent sous Napoléon III la construction d’une ligne de chemin de fer grâce à laquelle Arcachon connut son essor comme lieu de villégiature pour la riche bourgeoisie parisienne et bordelaise, le quotidien abandonne rapidement cette explication pour le moins improbable. La piste d’importants bénéfices réalisés par Jeanine Terrasson à travers son activité de courtière en objets d’art n’est pas non plus vraiment satisfaisante.

C’est alors qu’un nouveau protagoniste va faire son apparition dans cette affaire qui recèle décidément de multiples tiroirs à double-fond. Le dépôt de plainte avec demande de constitution de partie civile de Sylviane Laporte apporte en effet un éclairage nouveau sur l’origine possible de l’important patrimoine de Jeanine Terrasson : « C’est la première affaire Terrasson. Mais il en existe une seconde, beaucoup plus ancienne, dont l’instruction n’est toujours pas close. Le nom de la vieille dame y est cité. Mais cette fois, pas au titre de victime présumée. En 2000, Sylviane Laporte, la fille du professeur Fernand Laporte, a déposé plainte contre X pour des détournements dont aurait été victime son père peu avant qu’il ne décède en 1999. Jeannine Terrasson, qui avait été une amie très proche du disparu, apparaissait alors comme l’une des personnes susceptibles d’être mises en cause.
Des biens immobiliers à Bordeaux, Paris et sur le Bassin. Les faits dénoncés par Sylviane Laporte n’intéressent pas directement les juges qui enquêtent sur l’appropriation éventuelle du patrimoine de la vieille dame. Mais ils peuvent éventuellement éclairer l’une des énigmes de ce dossier : comment cette ancienne infirmière du CHU, qui avait été mariée deux fois, a-t-elle pu se retrouver à la tête de la fortune qu’on lui prête ? Dans le quartier des Chartrons, il n’était pas rare de croiser ensemble Jeanine Terrasson et Fernand Laporte. Ils se connaissaient et ils s’appréciaient depuis longtemps. Dès 1971, bien que de dix-huit ans sa cadette, Jeanine Terrasson avait légué ses biens au médecin. Ils déjeunaient ensemble tous les dimanches. Elle corrigeait parfois ses ouvrages. Fernand Laporte, qui avait terminé sa carrière comme professeur de médecine à l’hôpital Saint-André en 1975, était un homme riche. Propriétaire de plusieurs immeubles à Bordeaux et à Paris, d’une villa au Cap-Ferret et de plusieurs lots au sein du parc Pereire, sur le bassin d’Arcachon, il détenait aussi plus d’un millier d’hectares de forêt dans les Landes. Le nonagénaire, dont l’état de santé physique avait commencé à se dégrader en 1998, avait été placé sous sauvegarde de justice en 1999 avant qu’un juge des tutelles ordonne une mesure de curatelle quelques semaines avant sa mort à l’âge de 95 ans. Ce régime juridique s’applique lorsqu’un majeur, sans être dans l’incapacité d’agir, a besoin d’être conseillé ou contrôlé. La personne ne peut plus prendre de décisions importantes relatives à son patrimoine ou ses revenus sans l’accord du curateur.
Sylviane Laporte, qui entretenait des relations difficiles avec son père, a saisi la justice immédiatement après sa disparition. A ses dires, des meubles de grande valeur avaient disparu de son domicile et les importants mouvements de fonds opérés sur ses comptes en 1998 et en 1999 (plus de 450 000 euros) ne laissaient pas de l’intriguer. En 2002, le magistrat chargé d’instruire sa plainte avait rendu une ordonnance de non-lieu après avoir estimé que l’enquête de police ne permettait pas d’établir la réalité des détournements allégués. Selon le juge, Fernand Laporte avait toujours été le destinataire des fonds retirés sur ses comptes de la Barclay’s, du Crédit lyonnais et de la BNP, et il ne laissait à personne d’autre le soin de gérer son patrimoine.
Mécontente de la décision, Sylviane Laporte avait fait appel devant la chambre de l’instruction. Celle-ci avait alors ordonné un supplément d’information et missionné un nouveau juge d’instruction pour accomplir un certain nombre d’actes. Il s’agissait, entre autres, de vérifier pourquoi un compte bancaire de Fernand Laporte était domicilié chez une aide ménagère et de retrouver la trace de trois retraits de 300 000 francs (45 000 euros) en espèces. Les investigations ont traîné en longueur. Dans le courant du mois de février dernier, l’affaire est une nouvelle fois revenue devant la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Bordeaux. Celle-ci doit dire sous peu si elle confirme l’ordonnance de non-lieu ou si elle missionne un nouveau juge pour effectuer des diligences qui, sept ans après la plainte, n’ont toujours pas été effectuées.

Me Thibault de Montbrial, l’avocat parisien de Sylviane Laporte, critique semble-t-il sévèrement la façon dont les investigations ont été menées lorsqu’elles l’ont été. A l’issue de cette enquête chaotique, un certain nombre de questions demeurent toujours en suspens, notamment celles relatives au rôle de Jeanine Terrasson. Ce que reconnaît d’ailleurs le parquet général de la cour d’appel de Bordeaux. Au mois d’octobre dernier, avant que l’affaire des « notables » éclate, il avait requis par écrit l’audition de l’octogénaire et le lancement de vérifications sur différents comptes bancaires. De façon à faire toute la lumière sur le financement des travaux effectués au domicile de Jeanine Terrasson sur le transfert éventuel de mobilier et sur les fameuses enveloppes que remettaient régulièrement Fernand Laporte à Jeanine Terrasson, aux dires d’une femme de ménage. Même si les accusations lancées contre l’octogénaire s’avéraient fondées, il resterait à prouver que les opérations incriminées se soient effectuées sans le consentement du professeur. « Ce n’était pas un homme que l’on menait par le bout du nez. Il était très maître de lui. Et il savait s’entourer de conseillers pour la gestion de ses biens », souligne un des anciens proches du professeur. Sur ces faits, Jeanine Terrasson n’a été entendue que brièvement il y a quelques années. » « De 18 ans sa cadette, Jeanine Terrasson était une amie de longue date de ce médecin à la forte personnalité auquel elle avait légué ses biens par testament en 1971. Elle le surnommait affectueusement « tonton bistouri ».Fils d’un épicier landais, Fernand Laporte était un homme immensément riche. Propriétaire de plusieurs immeubles, d’une villa au Cap Ferret, de terrains sur le bassin d’Arcachon, d’un millier d’hectares de forêts dans les Landes, il s’intéressait de très près à la bourse. Au point, semble-t-il, d’avoir accumulé d’importantes plus-values.À son domicile, il recevait parfois la visite d’un banquier suisse à qui il avait confié la gestion de ses placements. À la mort du professeur, en 1999, Jeanine Terrasson a très certainement « hérité » d’une partie de ses comptes. » 

Voilà l’explication du secret dont Jeanine Terrasson entourait l’origine de son important patrimoine. Le mystère est percé : la fortune de Jeanine Terrasson pourrait tout simplement provenir de la générosité de celui qui était devenu son compagnon, qui l’avait faite sa légataire et à qui elle avait elle-même légué ses biens par testament en 1971.

On en arrive, à ce stade, au niveau du cas pratique pour examen de sortie des étudiants du Centre de Formation Professionnelle des Notaires. Cette révélation aura pour principal effet de diluer considérablement l’aspect manichéen de l’affaire Terrasson : d’ignobles charognards désireux de s’emparer des économies d’une petite vieille. Tout un pan de la rhétorique journalistique s’effondre devant les accusations de captation d’héritage portées par la fille du professeur à l’encontre cette fois de Jeanine Terrasson. L’histoire devient franchement beaucoup trop complexe pour permettre à Sud-Ouest de continuer à servir à ses lecteurs le brouet simpliste et caricatural auquel ils ont eu droit jusqu’à présent. L’heure est désormais à davantage de prudence, dans l’attente du résultat des investigations conduites en Suisse par les enquêteurs sur commission rogatoire.  

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