L’affaire Terrasson

Articles étiquettés ‘instruction’

Les juges d’instruction et le parquet

février 21, 2008 · Laisser un commentaire

palais.jpg D’abord seule, Sophie Pétriat est rejointe par un second juge d’instruction Jean-Louis Crozier. La magistrate semble convaincue par la thèse de l’action concertée de la part des notables pour s’approprier le patrimoine de Mme Terrasson. Elle demandera, avec l’appui du parquet, leur placement en détention provisoire.Me Martine Moulin-Boudard, inscrite au barreau de Bordeaux depuis 1971, élue depuis 1977, avocate de Jeanine Terrasson, échappe de peu à l’incarcération, contrairement à Nicole Dumont, François-Xavier Bordeaux, puis Jean-François Lhérété, contre versement d’une caution de 150.000 € et l’interdiction de quitter le territoire. Les conditions de leur détention à la maison d’arrêt de Gradignan sont particulièrement sévères : les notables sont mis à l’isolement et n’ont pas le droit de voir leur famille. 

Laurent Chabrun, dans l’Express du 26/04/2007, a interrogé l’épouse de François-Xavier Bordeaux qui dénonce l’acharnement dont fait alors l’objet son mari : «Je comprends qu’on cherche à démêler cette affaire, mais les moyens employés sont disproportionnés. Mon époux reste en détention alors que les cinq perquisitions menées dans nos domiciles de Paris et de Bordeaux, dans son bureau et dans un garage ont montré qu’il ne détenait ni meubles ni bijoux appartenant à Jeanine Terrasson. De plus, l’examen détaillé de nos comptes bancaires démontre qu’il n’a pas récupéré le moindre centime. Et puis, s’insurge-t-elle, pourquoi le maintenir à l’isolement et m’avoir interdite de visite pendant un mois ?»

François-Xavier Bordeaux, lui aussi, est particulièrement remonté. Il déclare sur France 3 le 17/02/2008 : - « Nicole Dumont (…) déclenche un cancer foudroyant en prison. La juge ne lui permet pas de se soigner. Elle est présumée innocente quand même ! On l’enferme en hôpital-prison…Il n’y a pas plus épouvantable comme régime ! Elle sort de prison, toujours présumée innocente. On lui interdit de rentrer chez elle et donc de reprendre son travail. Elle est assignée à résidence à 80 km de Bordeaux. Mais qu’est-ce que c’est que cette justice !? » 

Sur l’exigence de la fonction de magistrat instructeur, on se reportera au discours de Monsieur Renaud CHAZAL de MAURIAC (1), ancien Premier Président de la Cour d’appel de Paris, prononcé à l’occasion de la rentrée solennelle, le 23 novembre 2004 : « On attend beaucoup du juge d’instruction. Il doit rester un véritable investigateur et tenter d’apporter une réelle plus-value au dossier par rapport au travail réalisé par la police ou la gendarmerie. Il doit instruire à charge comme à décharge, ce qui n’est pas une démarche schizophrénique comme certains l’ont affirmé, mais simplement le respect de son obligation d’impartialité. Il doit respecter les droits de la défense et appliquer scrupuleusement les dispositions du code de procédure pénale. Aujourd’hui, une juste appréciation du coût économique des mesures qu’il ordonne lui est également demandée. Le délai de traitement des procédures est l’une des préoccupations majeures des victimes qui n’hésitent plus à le lui rappeler. Enfin, la discrétion et le respect du secret de l’instruction s’imposent à lui. C’est donc un métier particulièrement exigeant. Perçoit-on suffisamment le contexte psychologique dans lequel il doit parfois oeuvrer face à une pression qui, par médias interposés, s’exerce, selon le moment, dans le sens de la plus grande indulgence ou dans celui de l’extrême sévérité ? »

 

(1) Le même dans un entretien sur Mediapart, daté du 21/09/09, à propos du rapport de la commission Léger déclarait: 

«Il faut savoir que les chefs régionaux du parquet, c’est-à-dire les procureurs généraux, informent en permanence les services du ministre de la justice de l’évolution des affaires « signalées ». Au delà de la transmission de rapports, cela donne lieu, selon la nature des affaires et la personnalité du procureur général, à des échanges verbaux avec un chef de service de la « direction des affaires criminelles », le directeur lui-même ou un membre du cabinet du ministre. Cette osmose permanente entre le centre de décision local du parquet et les représentants de l’exécutif est la porte ouverte à d’éventuelles dérives. Cela ne signifie pas que celles-ci soient fréquentes. Souvent les échanges se limitent à des préoccupations techniques. Cependant, le seul fait que le  risque d’un dévoiement de tels échanges existe impose une véritable vigilance démocratique. 

Si la plupart des professionnels respectent une éthique, il reste indispensable de concevoir des institutions et des règles de procédure de nature à empêcher les risques de dérapage».

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La piste suisse

février 21, 2008 · Un commentaire

copie-de-suisse.jpg En fin d’année 2007, le journal Sud-Ouest fait paraître un article intitulé « Le Magot Suisse de Tonton Bistouri ». On est donc passé irrésistiblement, dans le domaine de la titraille racoleuse, du registre de Chabrol à celui d’Audiard. Il y est de nouveau question de l’origine présumée de la fortune de Mme Terrasson. Mais surtout il y est fait allusion, pour la première fois dans le détail, à l’affaire de faux en écriture dont s’était emparée Me Moulin-Boudard en 2005 à la demande de sa cliente, Jeanine Terrasson. Un faux en écriture grâce auquel une employée de la banque suisse où Mme Terrasson avait placé son argent, Florence Costa, serait parvenue à détourner à son profit plus d’un million d’euros. 

Florence Costa est donc, à son tour, placée en garde à vue afin de s’expliquer sur ces mouvements de fonds.

Le journal Sud-Ouest a bénéficié en avant-première du résultat des auditions conduites par les policiers à Annecy en juin 2007. En voici le contenu, toujours sous le couvert du secret de l’instruction puisqu’il s’agit du résumé des procès-verbaux de la police judiciaire :

 « Au milieu des années 80, lors d’un séjour à Genève, Jeanine Terrasson avait fait la connaissance d’un couple de commerçants : les époux Costa. Ils tenaient une bijouterie et un magasin de linge de maison. Progressivement, ils avaient sympathisé. Au point de se fréquenter et nouer des relations d’amitié.À la fin des années 90, sentant le poids des ans, Jeanine Terrasson avait recruté l’époux comme chauffeur. Elle le rémunérait à la course. Il l’accompagnait dans ses nombreux voyages en Charente, à Biarritz et au Pays Basque. À cette époque aussi, Jeanine Terrasson s’était rapprochée de leur fille, Florence, employée dans une banque genevoise. Selon la famille Costa, la vieille dame lui avait promis de lui donner son appartement parisien.

Mouvements de fonds. La police judiciaire a longuement entendu les différents membres de la famille Costa. Tous ont été interrogés sur cette somme d’un million d’euros qui a rebondi de compte en compte et de banque en banque, effectuant même un curieux détour par le paradis fiscal des Bahamas.
Initialement placé sur un compte détenu par Jeanine Terrasson, elle a été ensuite virée sur un compte ouvert aux noms de la vieille dame et de Florence Costa. Avant de filer vers l’Union des banques suisses mais, cette fois-ci, sur un compte propriété de la seule Florence Costa.
Cette dernière, lors de son audition par les enquêteurs, a expliqué qu’il s’agissait d’un legs bien qu’il n’ait pas été officiellement enregistré par un notaire.

Consentement ou non. Selon Florence Costa, Jeanine Terrasson aurait agi de la sorte de façon à ce que cet argent ne puisse profiter à ses deux neveux, ses seuls héritiers, avec qui elle était brouillée. En 2003, c’est un écrit rédigé par Florence Costa et signé par Jeanine Terrasson qui a permis à la première de devenir l’unique ayant droit de ce fameux million. Les parents de Florence Costa, ont bénéficié ensuite d’une partie de ces fonds qui ont notamment servi à l’acquisition d’une résidence secondaire dans l’Hérault. « Mon mari m’avait dit avoir récupéré 500 000 euros de Florence. Ils étaient destinés à compenser les services rendus à la vieille dame et les morsures de son chien », a d’ailleurs expliqué, sans autre forme de procès, Catherine Costa aux policiers bordelais.
Les relations entre Jeanine Terrasson et les Costa ont cessé peu après le « legs ». Lors de leurs auditions, les membres de la famille ont décrit leur bienfaitrice comme « une manipulatrice » qui promettait « monts et merveilles » mais ne pensait « qu’à les utiliser ». À leurs dires, la rupture des relations s’expliquerait par leur refus de l’emmener en vacances avec eux au Maroc, Jeanine Terrasson l’ayant fort mal pris.

Atteinte de la maladie d’Alzheimer, Jeanine Terrasson, aujourd’hui âgée de 84 ans, n’est plus en mesure de donner son sentiment. Il appartient désormais à la justice d’apprécier si la vieille dame a donné, à l’époque, ce million d’euros en pleine connaissance de cause ou si sa confiance a été abusée. » 

Détail hallucinant : après avoir avoué aux policiers, au cours de sa garde à vue, qu’elle avait reçu de Jeanine Terrasson la somme de 1.000.000 euros, dans des conditions plus que douteuses, Florence COSTA est remise en liberté et ne fait l’objet d’aucune poursuite. 

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Le privé, l’avocate et la nébuleuse

janvier 27, 2008 · Laisser un commentaire

Enfin écoutez Mme Pauline, faut tout de même voir les choses en face ! La chambre des glaces, le boudoir chinois, les fillettes au salon…dans ma jeunesse ça s’appelait un bordel…Les Barbouzes – Georges Lautner

L’affaire Terrasson prend une nouvelle dimension burlesque, en mai 2007, sous la plume de Jean-Michel Desplos, journaliste à Sud-Ouest, qui révèle la mise en examen cette fois de Sylviane Laporte et de son détective pour “tentative d’extorsion de fonds” à l’encontre de Me Anne-Marie Civilise, qui fut l’avocate de feu son père, le professeur Fernand Laporte, l’ami généreux de Jeanine Terrasson :

« Le parquet de Bordeaux a confirmé hier l’ouverture d’une information judiciaire et la mise en examen pour « tentative d’extorsion de fonds » à l’encontre de Sylviane Laporte, fille du professeur Fernand Laporte, et d’un détective privé parisien. Fernand Laporte, ancien professeur de médecine de l’hôpital Saint-André, s’est éteint en 1999 alors qu’il était âgé de 95 ans. A l’époque, il était très proche de Jeanine Terrasson, une dame aujourd’hui âgé de 84 ans qui aurait été dépossédée d’une partie de ses biens par quatre personnages de premier plan de la vie bordelaise (l’affaire est toujours en cours d’instruction).

Une plainte pour des détournements. Très fortuné, le professeur Laporte était propriétaire d’un riche patrimoine comprenant notamment des immeubles à Paris, au Cap-Ferret et à Arcachon, des objets d’art ainsi que plusieurs comptes bancaires en Suisse.

Sylviane Laporte entretenait semble-t-il des relations épisodiques avec son père, placé sous tutelle quelques années avant sa disparition. En 2000, elle déposait une plainte au commissariat de police de Bordeaux estimant que son père avait été victime de détournements par des personnes de son entourage. Au printemps 2007, alors que « l’affaire Terrasson » venait d’éclater quelques semaines plus tôt sur la place publique, elle décidait de s’attacher les services d’un détective privé parisien. Prise de doutes, elle lui a demandé d’enquêter sur l’avocate bordelaise chargée des intérêts de Fernand Laporte au moment de son placement sous tutelle. Le détective a effectué sa mission. Voulant nouer le contact entre l’avocate et sa cliente, il a écrit plusieurs courriers qui n’étaient pas signés de son nom, mettant une certaine forme de pression sur l’auxiliaire de justice soupçonnée d’avoir récupéré d’importantes sommes d’argent.

« Une nébuleuse ». Cette dernière, inquiète, a déposé une plainte à son tour. Les enquêteurs de la police judiciaire ont rapidement identifié l’auteur des courriers et le commanditaire. C’est ainsi qu’en fin de semaine dernière Sylviane Laporte et le détective privé ont été placés en garde à vue et déférés au parquet avant d’être mis en examen

« Il s’agit d’une nébuleuse, un certain nombre d’éléments sont en cours de vérification», commente une source proche du dossier. Placés sous contrôle judiciaire, Sylviane Laporte, dont l’avocat parisien Me Thibault de Montbrial n’a pas pu être joint, hier et le détective, bénéficient de la présomption d’innocence à ce stade de la procédure.»

Plainte de Sylviane Laporte en 2000, plainte de François-Xavier Bordeaux en 2005, plainte de Jean-Christophe Rallion en 2006, plainte de Me Civilise en 2007, les plaintes décidément se multiplient dans et autour de l’affaire Terrasson. Mais seule celle du tuteur de Jeanine Terrasson aura réellement fait réagir le Parquet. Quant au terme de “nébuleuse” il veut bien dire ce qu’il veut dire : on n’y voit goutte ! Il traduit en réalité le niveau de confusion lamentable où sont arrivés policiers et magistrats au cours de l’instruction. Après deux ans et demi d’investigations diverses et variées, le chef d’inculpation d’association de malfaiteurs plane, de fait, dans le vide intersidéral, autrement appelé “nébuleuse” par des ”sources proches du dossier” qui ont le sentiment de s’être quelque peu fourvoyées et qui cherchent à présent des justifications à leurs propres errements. Le journaliste Desplos est bien placé pour le savoir, lui qui a été scrupuleusement tenu informé des “découvertes” des enquêteurs dès le début de l’enquête préliminaire.

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L’affaire Terrasson: une nouvelle affaire Baudis ?

janvier 6, 2008 · Laisser un commentaire

outreau2.jpg Le rappel des faits qui ont conduit au début de l’affaire Terrasson et l’emballement médiatique qui s’en est suivi permettent de mieux cerner le caractère à la fois sensationnel et superficiel du traitement qui lui a été réservé par les médias. L’explication de ce qui apparaît de plus en plus aujourd’hui comme un nouveau fiasco médiatico-judiciaire peut d’ailleurs se passer de la thèse du complot politique. Le rouleau compresseur judiciaire s’est de nouveau mis en marche, sur la base d’écoutes téléphoniques peu convaincantes et de dénonciations de personnes elles-mêmes lourdement impliquées dans l’affaire, piétinant tout sur son passage, à commencer par la présomption d’innocence de personnes qu’aucun des éléments à décharge du dossier n’a semble-t’il pu racheter aux yeux du juge d’instruction. La raison en tient, notamment, à ce que la justice française comme la presse écrite souffrent de maux comparables : moyens matériels et humains insuffisants, cadences infernales, travail dans l’urgence d’où le manque de temps pour recouper les informations, perte progressive de crédibilité aux yeux des lecteurs et des justiciables…

L’affaire Terrasson, moins médiatisée que les affaires d’Outreau ou Baudis, n’en a pas eu pour autant des effets moins dramatiques pour les personnes mises en cause : 4 mois de détention provisoire pour François-Xavier Bordeaux et Nicole Dumont, cette dernière développant un cancer foudroyant en prison, 3 mois de détention provisoire pour Jean-François Lhérété suspendu de ses fonctions à la Mairie de Bordeaux, contrôle judiciaire avec interdiction de quitter le territoire pour Martine Moulin-Boudard contrainte à une humiliante démission de son poste d’adjoint au Maire.Tout ceci sans parler, naturellement, de cette “double peine” infâmante qu’a été leur lapidation publique et grand-guignolesque mise en scène par les médias.

« Certains emballements prennent un sens emblématique aux yeux de bien des citoyens, pour lesquels l’adjacent supplante désormais l’essentiel : le sensationnel exclut la vérité, le ragot évince l’investigation, la dénonciation remplace la ligne éditoriale, la précipitation supplée à la primeur (au « scoop »), la malveillance empiète sur la vigilance, bref , la campagne de presse se substitue à la transmission de nouvelles. ( …) Qu’est-ce qui vient chaque fois, tenter puis faire chuter le journalisme ? Pourquoi celui-ci peut-il se poser en justicier alors qu’il s’avère toujours sycophante ? Comment se transforme-t’il en machine à fabriquer des bavures ? Assistons-nous là aux sursauts agonisants d’une presse aux prises avec la Toile, ou pouvons-nous envisager une régénération capable de regagner la confiance des lecteurs qui ne sont pourtant pas sans mordre avec appétit aux hameçons biscornus ?» Antoine Perraud – La Barbarie Journalistique. 

Chacun connaît la devise adoptée par le journal Sud-Ouest: « Les faits sont sacrés, les commentaires sont libres. » Avec l’affaire Terrasson, nous assistons au renversement suivant : « Les commentaires sont sacrés, les faits sont libres ». Les journalistes des grands quotidiens nationaux ne se sentent plus en devoir de dire simplement la vérité simple : ils se perçoivent chargés de la vengeance des peuples, à l’avant-garde de la lutte contre les injustices. Dans leur collimateur : les ayatollahs intégristes, les satrapes étrangers et les marchands de canons, les multinationales et leurs kyrielles de plans sociaux, les industriels pollueurs…

Le journaliste local, quant à lui, a un tableau de chasse plus modeste. Heureusement, chaque année, juché sur son pylône, il peut tirer sur quelques vols de « notables locaux » surpris dans d’affligeantes autant que banales affaires de pots-de-vin, abus de biens sociaux ou triolisme vénal. Mais on est encore assez bas sur l’échelle de Richter du scabreux qui fait vendre. Le « pic d’alerte » à l’occasion duquel les buralistes sont en rupture de stocks dès potron minet, c’est la denrée rare : le pédophile multirécidiviste en maraude dans les villages de la région voire l’accident à la centrale nucléaire du Blayais à la suite d’une soirée orgiaque improvisée par le personnel de sécurité… A cette aune, des notables locaux confondus dans une affaire de spoliation de mamie multimilliardaire sont plutôt bien positionnés et assurent au minimum une multiplication par deux des tirages.

Cette course au sensationnel hisse en même temps les médias, tenaces et déterminés, au rang des plus grands redresseurs de torts de notre imaginaire. La justice est aveugle et lente, la police sourde et maladroite, la classe politique inattentive et lâche : heureusement il y a la presse et ses élans justiciers !

Dans sa chronique du Médiateur consacrée à l’affaire Terrasson du 27 janvier 2007, Pierre-Marie Cortella justifie ainsi la “transparence” revendiquée par Sud-Ouest dans le traitement de ce genre de faits divers: “Un journaliste disposant d’une telle information devait-il se taire ? A coup sûr, il tournerait le dos à son métier, à sa mission à sa déontologie. Retenir l’information sous prétexte que des personnages publics, évoluant dans les sphères du pouvoir, sont concernés, accréditerait l’idée trop répandue de la collusion supposée entre la presse et les décideurs, les uns et les autres se protégeant mutuellement.” Mais, précisément, quel est le degré de fiabilité de cette “information” que Sud-Ouest croit devoir diffuser le 23 janvier 2007 quand l’ensemble des faits que nous avons relatés ici, par coupures de presse interposées, par leur profusion, nous paraissent sujets à de multiples et parfois contradictoires interprétations ?

Cette assertion selon laquelle Sud-Ouest avait le devoir d’informer ses lecteurs de faits, confondus en réalité avec les charges retenues à l’encontre des prévenus, s’accorde en tous les cas bien mal avec les règles de procédure pénale qui s’appliquent au cours de la phase d’instruction, laquelle sert à collecter des preuves et non à établir des faits, le rôle d’apprécier les preuves et d’en déduire la vérité incombant à la seule juridiction de jugement.

Face à cette transgression des principes fondamentaux du droit qui participent de la protection des libertés individuelles que s’autorise systématiquement le procès médiatique, le moins que l’on puisse dire c’est que la prétendue “déontologie” journalistique invoquée par Jean-Claude Bonnaud, Président du Directoire de Sud-Ouest au moment du lancement de l’affaire Terrasson, nous semble une mince et pudique feuille de vigne posée sur de bien peu chastes accomodements :

http://www.tv7bordeaux.fr/index.php?id_video=372&id_fiche=352

« la première chose (…) à laquelle nous sommes tous astreints c’est de vérifier cette information et en vérifier la crédibilité… et puis ensuite c’est de la traiter comme on doit le faire sur un plan déontologique (…) il me semble que sur le plan déontologique, nous avons parfaitement bien traité cette affaire en respectant notamment la présomption d’innocence qu’il faut toujours rappeler et qui est vraie pour tout le monde (…) A Sud-Ouest nous avons une charte écrite qui valide cette déontologie [le journaliste de TV7 l'interrompt: le Procureur dès le lendemain a fait un communiqué, il a dit qu'on est allé un peu vite en besogne] Mais…euh..bllmmnlnmn…Je veux dire c’est…Libre au Procureur… à Monsieur le Procureur…pour lequel on a beaucoup de respect …Mais libre à chacun, si vous voulez, d’estimer ce qu’il doit faire et ce qu’il a fait». cf note en bas de page (1)

Le secret de l’instruction (2) qui, tout en étant présenté comme un moyen d’assurer la protection des personnes, et, au premier chef, de leur présomption d’innocence, la préservation des preuves et la sérénité du travail judiciaire est constamment critiqué et violé par tous ceux qui affirment pourtant le respecter. Aujourd’hui, certains journalistes tendent même à le considérer comme une survivance obsolète du système inquisitoire, voire comme un frein au développement du journalisme d’investigation, les progrès de nos sociétés démocratiques incitant à davantage de transparence. C’est faire preuve de beaucoup d’aveuglement quand tout témoigne, au contraire, d’une régression préoccupante de la morale publique à l’heure de la télé-réalité et du show médiatique permanent. 

A travers l’affaire Terrasson, on a de nouveau pu vérifier quel était le degré d’indigence de cette prétendue « déontologie » journalistique, et surtout son élasticité devant les impératifs des ventes. Les affaires d’Outreau et Baudis n’étaient donc pas de simples accidents de parcours, des dérapages involontaires dus au contexte particulier de chacune d’elle, mais bel et bien le début d’une série de « crash » médiatiques. Au demeurant, à la suite de l’affaire d’Outreau, les médias n’ont pas vraiment fait preuve d’un grand sens de l’autocritique, laissant à la seule institution judiciaire le soin de faire son mea culpa. Soyons clair, la justice, sous peine de réitérer de telles avanies ad nauseam, doit désormais considérer la presse écrite pour ce qu’elle est devenue, c’est-à-dire non plus seulement comme un relais indispensable pour atteindre l’opinion publique et susceptible d’empêcher, par exemple, qu’une affaire ne soit étouffée, mais comme un secteur d’activité commerciale parmi d’autres affrontant de plein fouet les mutations imposées par le web 2.0 et l’apparition de la presse gratuite, et prêt à tous les parjures pour enrayer la baisse chronique du nombre de ses lecteurs et la diminution qui en découle de ses recettes publicitaires.

Dans le cas d’espèce, il nous semble, compte tenu de la complexité même de l’affaire, qu’un strict respect du secret de l’instruction, c’est-à-dire, faut-il le rappeler, de la loi, aurait constitué une garantie autrement plus sûre, à la fois d’une instruction sereine de l’affaire, soucieuse de mettre au jour l’ensemble des éléments du dossier, et de la protection de la présomption d’innocence due aux mis en examen.

Laissons le mot de la fin à Ignacio Ramonet, ancien directeur du Monde diplomatique: “L’information prolifère, mais avec une garantie de fiabilité nulle. Il arrive souvent qu’elle soit démentie. On assiste au triomphe du journalisme de spéculation et de spectacle, au détriment du journalisme d’information (…) Au lieu de constituer le dernier rempart contre cette dérive due aussi à la rapidité, et à l’immédiateté, de nombreux quotidiens de presse écrite ont failli à leur mission et contribué parfois, au nom d’une conception paresseuse ou policière du journalisme d’investigation, à discréditer ce qu’on appelait jadis le “quatrième pouvoir“. Ignacio Ramonet adjoint une note, juste après avoir évoqué “une conception paresseuse ou policière du journalisme d’investigation” qui précise : “Où l’on confond trop souvent informateurs et indics, enquêtes véritables et réception de “corbeaux”. Ignacio Ramonet “Médias en crise” (Le Monde diplomatique, janvier 2005).

 

 (1) sur les limites de l’exercice de ces chartes déontologiques voir l’extrait du Rapport à Madame la Ministre de la Culture et de la Communication – 1999 – REFLEXIONS ET PROPOSITIONS SUR LA DEONTOLOGIE DE L’INFORMATION. Jean-Marie CHARON :

« Un constat critique : les atteintes à la présomption d’innocence suscitent une émotion comparable. Des vies seraient brisées, des réputations piétinées. De véritables condamnations médiatiques seraient prononcées par les journalistes. Il y aurait de ce point de vue des ” blessés de l’information “, qui sont bien loin de se limiter à quelques personnalités mises en causes dans les ” affaires “, puisque tout au long de l’année des anonymes se trouveraient brutalement cités, suspectés, dénoncés, sans que l’on prenne la peine de signaler lorsqu’elles se trouvent mises hors de cause.

Le constat de la publication ou de la diffusion d’une multiplicité d’inexactitudes ou d’approximations, dans des domaines très divers sont considérés comme un signe grave de manque de sérieux ou de compétence de la part des journalistes. Ce manque de fiabilité constituerait une faute grave, alors même que l’information figure pour beaucoup les moyens d’accès à la connaissance ou comme un outil d’action à usage professionnel. La schématisation ou la simplification excessive constitueraient une déviance de l’impératif nécessaire de vulgarisation, totalement incompatible avec l’un des grands défis de nos sociétés celui de la complexité.

 

Le refus de discuter, de se remettre en question et surtout de se soumettre à la critique du public, de la société est enfin perçu comme une forme d’arrogance insupportable. Comment dans un monde où chacun se soumet à la réflexion, se trouve confronté à l’exigence de transparence, les journalistes pourraient-ils prétendre que leur déontologie, leur éthique ne peuvent être jugées que par eux-mêmes (” Un journaliste digne de ce nom… ne reconnaît que la juridiction de ses pairs, souveraine en matière d’honneur professionnel ” Charte des devoirs professionnels des journalistes français) ? Quels sont les contre-pouvoirs du quatrième pouvoir ? Le symbole de cette arrogance serait la réticence systématique des journalistes à reconnaître leurs erreurs, ce qu’illustrerait chaque jour le traitement du droit de réponse.»

 (2) Chiffres du sondage SOFRES sur la confiance des Français dans leurs médias, pour La Croix et Télérama, de 1998. 56% des Français souhaitent que l’on maintienne le secret de l’instruction selon le sondage CSA pour le CFPJ de 1997. Dans le même sondage 77% des personnes interrogées considéraient qu’il n’était pas normal que les journalistes ” publient des informations sur une affaire malgré le secret de l’instruction. Dans le sondage CSA – CFPJ 79% des personnes interrogées considéraient qu’il n’était pas normal que les journalistes ” divulguent le nom de personnes mises en cause, au risque de porter atteinte à leur réputation Le sondage CSA pour le CFPJ, de septembre 1997, montrait que 71% des Français pensaient que ” les médias ne respectent pas la présomption d’innocence “.

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Epilogue

janvier 5, 2008 · Laisser un commentaire

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L’essai de Me Thierry Lévy – Eloge de la barbarie judiciaire – auquel renvoie le titre choisi par Antoine Perraud pour son ouvrage– La barbarie journalistique – mettait clairement en évidence certains aspects iniques du système judiciaire français, en particulier son côté rouleau compresseur, critique qu’on retrouve, par ailleurs, dans le film de Raymond Depardon 10e Chambre, instants d’audience.

Me Thierry Lévy entendait montrer que l’actuelle procédure pénale est injuste en ce qu’elle ne respecte pas le principe fondamental de l’égalité des parties : “Qu’elle soit suivie ou pas d’une incarcération, la mise en accusation place la personne poursuivie pour un délit ou pour un crime dans une position d’infériorité dont elle ne se relèvera pas.” Il dénonce, par exemple, le fait que le dossier servant à l’accusation est « fabriqué » par deux personnages – enquêteur et juge d’instruction – qui n’en font qu’un, tandis que l’accusé est le grand absent des phases d’élaboration de ce dossier.

C’est encore plus vrai s’agissant du procès médiatique qui fait de tout prévenu un présumé coupable, ce qu’intègre d’ailleurs parfaitement l’opinion publique lorsqu’elle invoque l’adage : « il n’y a pas de fumée sans feu » quand un délinquant sexuel ou financier est interpellé par la police ou la gendarmerie. Principe au nom duquel, bien peu de mères de famille accepteraient encore aujourd’hui de confier la garde de leurs enfants à l’un des treize acquittés d’Outreau. 

Le procès médiatique s’affranchissant en outre, à la différence du procès judiciaire, du respect du contradictoire et des droits de la défense, le journaliste est beaucoup plus libre que le ministère public de dresser ses propres réquisitoires et d’appeler à un juste châtiment à l’encontre de ceux qu’il désigne à ses lecteurs comme les vrais coupables. 

Ayant depuis déjà belle lurette abandonné le journalisme d’investigation, jugé trop lent et onéreux, la presse quotidienne régionale s’en remet entièrement à l’enquête judiciaire, et ce d’autant plus volontiers qu’elle en obtient facilement les résultats au fur et à mesure que des éléments nouveaux viennent étayer les charges sur lesquelles reposent les poursuites engagées. 

Et si la sacro-sainte information se révèle par la suite inexacte, elle pourra toujours faire l’objet d’un rectificatif inséré discrètement dans les colonnes du journal. La justice a-t’elle eu la main un peu lourde ? C’est encore mieux : les rotatives tourneront de plus belle afin de laver publiquement l’honneur flétri des personnes indûment suspectées et fustiger l’inconséquence ou la sévérité des magistrats… 

A ce petit jeu, les médias sortent toujours gagnants. L’heure, paraît-il, est à la facilité. Comme l’écrivait Nicolas Machiavel : « le vulgaire se prend toujours aux apparences, et ne juge que par l’évènement, et le vulgaire ne gouverne t’il pas le monde ? »

Quant au journal Sud-Ouest, l’héritage légué celui-là par Jean-François Lemoine, fondé sur l’éthique et la rigueur professionnelle, paraît aujourd’hui en bien triste déshérence. Gageons que le quotidien pourrait un jour finir par succomber à la pauvreté d’une ligne éditoriale dont les recettes de fabrique sont, à bien des égards, empruntées à celles des tabloïds britanniques. Si l’on songe alors à lui construire un mausolée, celui-ci méritera, sans nul doute, cette épitaphe :

Ci-gît un fameux quotidien régional
 Qui fit plus de mal que de bien
  Le bien qu’il fit, il le fit mal
  Le mal qu’il fit, il le fit bien

 

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