A quelques mois des élections présidentielle et législatives, la nouvelle de cette affaire visant des proches d’Alain Juppé ne tarde pas à être relayée par tous les médias nationaux. Martine Moulin-Boudard a même droit à sa photo au journal de 20h de TF1 et aux commentaires satyriques de l’équipe de Laurent Ruquier [connu, par ailleurs, pour ses hilarantes épitaphes ante mortem], lors de son émission « On a tout essayé ». D’abord incrédule, Le Monde consacre un article à l’affaire le 03/02/2007 intitulé « l’argent de la vieille dame ». En manque d’inspiration L’Express titre le 01/02/2007 sur « la vieille dame, la voyante et les notables ». Tout aussi peu en verve, Libération titre le 25/01/2007 sur « la vieille dame riche, les notables et la cartomancienne », mais comme c’est le festival de la BD d’Angoulême, l’article est illustré par un dessin évocateur représentant quatre loups sur le point de dévorer l’octogénaire utilisée comme appât. C’est bien la métaphore de la bête carnassière qui est filée…Lorsque l’on a cela sous les yeux, on se demande ce qu’a bien pu voir, lire, comprendre l’avocat général Yves Lernout pour cautionner devant la chambre de l’instruction, le 20 décembre 2007, ces tombereaux de calomnies au nom de ”l’utilité du débat“.
En véritable orpailleur du fait divers scabreux, Le Parisien sait quant à lui exploiter le filon jusqu’à la dernière pépite. Les titres s’enchaînent à une cadence syncopée afin de tenir le lecteur en haleine : « La riche Bordelaise accuse les notables ; Le procureur veut incarcérer une adjointe d’Alain Juppé ; Les neveux de la victime veulent être entendus ; Comment les notables ont dépossédé la vieille dame riche ; Un notable bordelais et une voyante en détention ; Les biens de la vieille dame ont été éparpillés ; Le fabuleux trésor de la vieille dame spoliée ; Trois notables bordelais et une voyante en garde à vue ; Un directeur de la mairie de Bordeaux placé en détention ; Des écoutes « édifiantes » …
Claude Cabanes, dans son éditorial de l’Humanité du 27/01/07, danse à son tour sur l’air envoûtant du joueur de pipeau : ” Mais on peut imaginer que ces personnages investis de responsabilités publiques n’étaient pas, comme d’autres, économes de conseils de moralité vantant l’honnêteté, le respect, le mérité et l’esprit républicain. Donc, rien qu’un fait divers: et pourtant quel coup de projecteur sur la décomposition au travail sur les hauteurs de notre société ! Le proverbe est bien connu: le poisson pourrit par la tête…” Certes, Monsieur Cabannes, c’est bien à une inéxorable décomposition que nous sommes en train d’assister: celle d’une presse écrite intègre et indépendante, soucieuse de vérifier ses sources et de recouper les informations qu’elle donne à ses lecteurs, prônant le journalisme d’investigation plutôt que la collation de dépêches AFP mises à la sauce du jour et respectueuse de la présomption d’innocence due à tout justiciable.
Au final, l’ensemble de la presse écrite nationale et même francophone, va s’emparer de l’Affaire Terrasson, à l’exception notable de Marianne. Enfin, un bimensuel local, la Gazette du Pays, dont la parution semble aujourd’hui interrompue, s’intéresse également à l’affaire. Les deux articles signés de Nathalie Mayer alias Florence Mothe qu’il consacre à l’affaire Terrasson nous paraissent intéressants en ce qu’ils révèlent de façon très crue le niveau d’informations auquel pouvaient accéder les journalistes désireux de faire un papier sur le scandale bordelais. Les sources étaient de deux ordres : les enquêteurs et le poissonnier du cours Portal, Jean-Marie Trassy.
Le meilleur pour la fin : le journaliste du Point, qui n’a manifestement pas compris grand chose à l’affaire Terrasson, écrit, sans crainte du ridicule, dans un article publié le 05/04/2007 : « L’affaire pourrait en cacher une autre. Alors que plusieurs personnalités bordelaises sont mises en examen et détenues sous le soupçon d’avoir abusé de la faiblesse de Jeanine Terrasson, riche octogénaire atteinte de la maladie d’Alzheimer, la vieille dame est à son tour montrée du doigt dans une autre procédure : l’enquête, ouverte depuis 2000, vise le détournement de l’héritage de Fernand Laporte, chirurgien girondin mort en 1999 et qui avait fait fortune dans l’immobilier sur le bassin d’Arcachon. Ce deuxième dossier fait apparaître que plusieurs proches se seraient concertés pour paralyser la mise sous curatelle du mandarin, qui entretenait des liens intimes avec Jeanine Terrasson. Plusieurs millions d’euros auraient été détournés par des méthodes allant du chèque au porteur aux circuits financiers offshore. La jonction des deux affaires pourrait dévoiler l’existence d’un réseau spécialisé dans la spoliation de riches retraités et dans l’évasion fiscale, puisque des capitaux semblent avoir été transférés en Suisse. »
Et voilà notre quarteron de « notables » bordelais promu à la tête d’un réseau de grand banditisme recherché par Interpol et fiché par Tracfin, nouveau gang de détrousseurs de millionnaires cacochymes aux nombreuses ramifications internationales, à côté duquel les mafias russes et albanaises font l’effet d’amateurs aux petits pieds ! On en rirait volontiers si les conséquences n’étaient aussi graves…

