Le rappel des faits qui ont conduit au début de l’affaire Terrasson et l’emballement médiatique qui s’en est suivi permettent de mieux cerner le caractère à la fois sensationnel et superficiel du traitement qui lui a été réservé par les médias. L’explication de ce qui apparaît de plus en plus aujourd’hui comme un nouveau fiasco médiatico-judiciaire peut d’ailleurs se passer de la thèse du complot politique. Le rouleau compresseur judiciaire s’est de nouveau mis en marche, sur la base d’écoutes téléphoniques peu convaincantes et de dénonciations de personnes elles-mêmes lourdement impliquées dans l’affaire, piétinant tout sur son passage, à commencer par la présomption d’innocence de personnes qu’aucun des éléments à décharge du dossier n’a semble-t’il pu racheter aux yeux du juge d’instruction. La raison en tient, notamment, à ce que la justice française comme la presse écrite souffrent de maux comparables : moyens matériels et humains insuffisants, cadences infernales, travail dans l’urgence d’où le manque de temps pour recouper les informations, perte progressive de crédibilité aux yeux des lecteurs et des justiciables…
L’affaire Terrasson, moins médiatisée que les affaires d’Outreau ou Baudis, n’en a pas eu pour autant des effets moins dramatiques pour les personnes mises en cause : 4 mois de détention provisoire pour François-Xavier Bordeaux et Nicole Dumont, cette dernière développant un cancer foudroyant en prison, 3 mois de détention provisoire pour Jean-François Lhérété suspendu de ses fonctions à la Mairie de Bordeaux, contrôle judiciaire avec interdiction de quitter le territoire pour Martine Moulin-Boudard contrainte à une humiliante démission de son poste d’adjoint au Maire.Tout ceci sans parler, naturellement, de cette “double peine” infâmante qu’a été leur lapidation publique et grand-guignolesque mise en scène par les médias.
« Certains emballements prennent un sens emblématique aux yeux de bien des citoyens, pour lesquels l’adjacent supplante désormais l’essentiel : le sensationnel exclut la vérité, le ragot évince l’investigation, la dénonciation remplace la ligne éditoriale, la précipitation supplée à la primeur (au « scoop »), la malveillance empiète sur la vigilance, bref , la campagne de presse se substitue à la transmission de nouvelles. ( …) Qu’est-ce qui vient chaque fois, tenter puis faire chuter le journalisme ? Pourquoi celui-ci peut-il se poser en justicier alors qu’il s’avère toujours sycophante ? Comment se transforme-t’il en machine à fabriquer des bavures ? Assistons-nous là aux sursauts agonisants d’une presse aux prises avec la Toile, ou pouvons-nous envisager une régénération capable de regagner la confiance des lecteurs qui ne sont pourtant pas sans mordre avec appétit aux hameçons biscornus ?» Antoine Perraud – La Barbarie Journalistique.
Chacun connaît la devise adoptée par le journal Sud-Ouest: « Les faits sont sacrés, les commentaires sont libres. » Avec l’affaire Terrasson, nous assistons au renversement suivant : « Les commentaires sont sacrés, les faits sont libres ». Les journalistes des grands quotidiens nationaux ne se sentent plus en devoir de dire simplement la vérité simple : ils se perçoivent chargés de la vengeance des peuples, à l’avant-garde de la lutte contre les injustices. Dans leur collimateur : les ayatollahs intégristes, les satrapes étrangers et les marchands de canons, les multinationales et leurs kyrielles de plans sociaux, les industriels pollueurs…
Le journaliste local, quant à lui, a un tableau de chasse plus modeste. Heureusement, chaque année, juché sur son pylône, il peut tirer sur quelques vols de « notables locaux » surpris dans d’affligeantes autant que banales affaires de pots-de-vin, abus de biens sociaux ou triolisme vénal. Mais on est encore assez bas sur l’échelle de Richter du scabreux qui fait vendre. Le « pic d’alerte » à l’occasion duquel les buralistes sont en rupture de stocks dès potron minet, c’est la denrée rare : le pédophile multirécidiviste en maraude dans les villages de la région voire l’accident à la centrale nucléaire du Blayais à la suite d’une soirée orgiaque improvisée par le personnel de sécurité… A cette aune, des notables locaux confondus dans une affaire de spoliation de mamie multimilliardaire sont plutôt bien positionnés et assurent au minimum une multiplication par deux des tirages.
Cette course au sensationnel hisse en même temps les médias, tenaces et déterminés, au rang des plus grands redresseurs de torts de notre imaginaire. La justice est aveugle et lente, la police sourde et maladroite, la classe politique inattentive et lâche : heureusement il y a la presse et ses élans justiciers !
Dans sa chronique du Médiateur consacrée à l’affaire Terrasson du 27 janvier 2007, Pierre-Marie Cortella justifie ainsi la “transparence” revendiquée par Sud-Ouest dans le traitement de ce genre de faits divers: “Un journaliste disposant d’une telle information devait-il se taire ? A coup sûr, il tournerait le dos à son métier, à sa mission à sa déontologie. Retenir l’information sous prétexte que des personnages publics, évoluant dans les sphères du pouvoir, sont concernés, accréditerait l’idée trop répandue de la collusion supposée entre la presse et les décideurs, les uns et les autres se protégeant mutuellement.” Mais, précisément, quel est le degré de fiabilité de cette “information” que Sud-Ouest croit devoir diffuser le 23 janvier 2007 quand l’ensemble des faits que nous avons relatés ici, par coupures de presse interposées, par leur profusion, nous paraissent sujets à de multiples et parfois contradictoires interprétations ?
Cette assertion selon laquelle Sud-Ouest avait le devoir d’informer ses lecteurs de faits, confondus en réalité avec les charges retenues à l’encontre des prévenus, s’accorde en tous les cas bien mal avec les règles de procédure pénale qui s’appliquent au cours de la phase d’instruction, laquelle sert à collecter des preuves et non à établir des faits, le rôle d’apprécier les preuves et d’en déduire la vérité incombant à la seule juridiction de jugement.
Face à cette transgression des principes fondamentaux du droit qui participent de la protection des libertés individuelles que s’autorise systématiquement le procès médiatique, le moins que l’on puisse dire c’est que la prétendue “déontologie” journalistique invoquée par Jean-Claude Bonnaud, Président du Directoire de Sud-Ouest au moment du lancement de l’affaire Terrasson, nous semble une mince et pudique feuille de vigne posée sur de bien peu chastes accomodements :
http://www.tv7bordeaux.fr/index.php?id_video=372&id_fiche=352
« la première chose (…) à laquelle nous sommes tous astreints c’est de vérifier cette information et en vérifier la crédibilité… et puis ensuite c’est de la traiter comme on doit le faire sur un plan déontologique (…) il me semble que sur le plan déontologique, nous avons parfaitement bien traité cette affaire en respectant notamment la présomption d’innocence qu’il faut toujours rappeler et qui est vraie pour tout le monde (…) A Sud-Ouest nous avons une charte écrite qui valide cette déontologie [le journaliste de TV7 l'interrompt: le Procureur dès le lendemain a fait un communiqué, il a dit qu'on est allé un peu vite en besogne] Mais…euh..bllmmnlnmn…Je veux dire c’est…Libre au Procureur… à Monsieur le Procureur…pour lequel on a beaucoup de respect …Mais libre à chacun, si vous voulez, d’estimer ce qu’il doit faire et ce qu’il a fait». cf note en bas de page (1)
Le secret de l’instruction (2) qui, tout en étant présenté comme un moyen d’assurer la protection des personnes, et, au premier chef, de leur présomption d’innocence, la préservation des preuves et la sérénité du travail judiciaire est constamment critiqué et violé par tous ceux qui affirment pourtant le respecter. Aujourd’hui, certains journalistes tendent même à le considérer comme une survivance obsolète du système inquisitoire, voire comme un frein au développement du journalisme d’investigation, les progrès de nos sociétés démocratiques incitant à davantage de transparence. C’est faire preuve de beaucoup d’aveuglement quand tout témoigne, au contraire, d’une régression préoccupante de la morale publique à l’heure de la télé-réalité et du show médiatique permanent.
A travers l’affaire Terrasson, on a de nouveau pu vérifier quel était le degré d’indigence de cette prétendue « déontologie » journalistique, et surtout son élasticité devant les impératifs des ventes. Les affaires d’Outreau et Baudis n’étaient donc pas de simples accidents de parcours, des dérapages involontaires dus au contexte particulier de chacune d’elle, mais bel et bien le début d’une série de « crash » médiatiques. Au demeurant, à la suite de l’affaire d’Outreau, les médias n’ont pas vraiment fait preuve d’un grand sens de l’autocritique, laissant à la seule institution judiciaire le soin de faire son mea culpa. Soyons clair, la justice, sous peine de réitérer de telles avanies ad nauseam, doit désormais considérer la presse écrite pour ce qu’elle est devenue, c’est-à-dire non plus seulement comme un relais indispensable pour atteindre l’opinion publique et susceptible d’empêcher, par exemple, qu’une affaire ne soit étouffée, mais comme un secteur d’activité commerciale parmi d’autres affrontant de plein fouet les mutations imposées par le web 2.0 et l’apparition de la presse gratuite, et prêt à tous les parjures pour enrayer la baisse chronique du nombre de ses lecteurs et la diminution qui en découle de ses recettes publicitaires.
Dans le cas d’espèce, il nous semble, compte tenu de la complexité même de l’affaire, qu’un strict respect du secret de l’instruction, c’est-à-dire, faut-il le rappeler, de la loi, aurait constitué une garantie autrement plus sûre, à la fois d’une instruction sereine de l’affaire, soucieuse de mettre au jour l’ensemble des éléments du dossier, et de la protection de la présomption d’innocence due aux mis en examen.
Laissons le mot de la fin à Ignacio Ramonet, ancien directeur du Monde diplomatique: “L’information prolifère, mais avec une garantie de fiabilité nulle. Il arrive souvent qu’elle soit démentie. On assiste au triomphe du journalisme de spéculation et de spectacle, au détriment du journalisme d’information (…) Au lieu de constituer le dernier rempart contre cette dérive due aussi à la rapidité, et à l’immédiateté, de nombreux quotidiens de presse écrite ont failli à leur mission et contribué parfois, au nom d’une conception paresseuse ou policière du journalisme d’investigation, à discréditer ce qu’on appelait jadis le “quatrième pouvoir“. Ignacio Ramonet adjoint une note, juste après avoir évoqué “une conception paresseuse ou policière du journalisme d’investigation” qui précise : “Où l’on confond trop souvent informateurs et indics, enquêtes véritables et réception de “corbeaux”. Ignacio Ramonet “Médias en crise” (Le Monde diplomatique, janvier 2005).
(1) sur les limites de l’exercice de ces chartes déontologiques voir l’extrait du Rapport à Madame la Ministre de la Culture et de la Communication – 1999 – REFLEXIONS ET PROPOSITIONS SUR LA DEONTOLOGIE DE L’INFORMATION. Jean-Marie CHARON :
« Un constat critique : les atteintes à la présomption d’innocence suscitent une émotion comparable. Des vies seraient brisées, des réputations piétinées. De véritables condamnations médiatiques seraient prononcées par les journalistes. Il y aurait de ce point de vue des ” blessés de l’information “, qui sont bien loin de se limiter à quelques personnalités mises en causes dans les ” affaires “, puisque tout au long de l’année des anonymes se trouveraient brutalement cités, suspectés, dénoncés, sans que l’on prenne la peine de signaler lorsqu’elles se trouvent mises hors de cause.
Le constat de la publication ou de la diffusion d’une multiplicité d’inexactitudes ou d’approximations, dans des domaines très divers sont considérés comme un signe grave de manque de sérieux ou de compétence de la part des journalistes. Ce manque de fiabilité constituerait une faute grave, alors même que l’information figure pour beaucoup les moyens d’accès à la connaissance ou comme un outil d’action à usage professionnel. La schématisation ou la simplification excessive constitueraient une déviance de l’impératif nécessaire de vulgarisation, totalement incompatible avec l’un des grands défis de nos sociétés celui de la complexité.
Le refus de discuter, de se remettre en question et surtout de se soumettre à la critique du public, de la société est enfin perçu comme une forme d’arrogance insupportable. Comment dans un monde où chacun se soumet à la réflexion, se trouve confronté à l’exigence de transparence, les journalistes pourraient-ils prétendre que leur déontologie, leur éthique ne peuvent être jugées que par eux-mêmes (” Un journaliste digne de ce nom… ne reconnaît que la juridiction de ses pairs, souveraine en matière d’honneur professionnel ” Charte des devoirs professionnels des journalistes français) ? Quels sont les contre-pouvoirs du quatrième pouvoir ? Le symbole de cette arrogance serait la réticence systématique des journalistes à reconnaître leurs erreurs, ce qu’illustrerait chaque jour le traitement du droit de réponse.»
(2) Chiffres du sondage SOFRES sur la confiance des Français dans leurs médias, pour La Croix et Télérama, de 1998. 56% des Français souhaitent que l’on maintienne le secret de l’instruction selon le sondage CSA pour le CFPJ de 1997. Dans le même sondage 77% des personnes interrogées considéraient qu’il n’était pas normal que les journalistes ” publient des informations sur une affaire malgré le secret de l’instruction. Dans le sondage CSA – CFPJ 79% des personnes interrogées considéraient qu’il n’était pas normal que les journalistes ” divulguent le nom de personnes mises en cause, au risque de porter atteinte à leur réputation Le sondage CSA pour le CFPJ, de septembre 1997, montrait que 71% des Français pensaient que ” les médias ne respectent pas la présomption d’innocence “.